Un beau mensonge
Ça fait près de deux mois que je n’ai pas couru et je dois relever un défi, disons presque au-dessus de mes moyens dans deux semaines. Alors, peut-être que je devrais aller faire une petite sortie en espadrilles.
Ce n’est pas que je manque de forme, je roule à vélo plus que je cours cette année. Mais, on dira ce qu’on voudra, pas facile de se mettre en roue libre avec la course à pied. En gros, je dois me rendre à l’évidence, c’est au mieux l’inconfort, au pire le désir d’abandon qui se dresse devant cet entraînement, supposément ordinaire.
Bien sûr, toute cette pression que je m’impose, elle est à la fois terrible et contre-productive. Il me faut un scénario de réussite. Les atouts, je les possède, du moins du côté de l’équipement. Alors, pourquoi m’en priver. Mes shorts fétiches iront très bien avec ma camisole du Club Des Riverains, à quoi s’ajoutent mes souliers ultra légers, même s’ils ont quatre ans d’usure, car la confiance en émane. Pour couronner le tout, j’en profite pour faire le lien avec le vélo et porter ma casquette Campagnolo. Avec tout ça, point n’est besoin de s’énerver, le résultat devrait calquer tous ceux engendrés par ces témoins et supports de belles performances antérieures.
On dit, et j’aime à le croire, qu’on devrait à l’occasion se délester de nos gadgets, souvent chouchoutés, parce qu’ils nous informent, nous avertissent et, quelquefois, nous aident directement dans nos performances et entraînements de toutes sortes. Que ce soit cette montre, moniteur cardiaque, I-Pod, GPS, et cetera. Le hic avec les gadgets utiles, c’est qu’ils deviennent encombrants, voire contre-productifs à force de palier l’instinct, l’intuition et l’écoute de ses propres sensations. C’est ici que le mensonge s’annonce, je ne porterai pas ma montre, à la fois chronomètre et GPS, question de me libérer de ces dernières dépendances.
Officiellement, c’est justement pour ne pas devoir me fier sur des gadgets pour jauger ma performance que ce soit sur le rythme, la cadence, les repères de distances, la vitesse moyenne, et cetera. En fait, pour me sentir libre de faire la course qui me convient à ce moment précis. J’avoue maintenant que c’était un petit mensonge, mais du genre qui m’a fait le plus grand bien. La vérité, c’est que je craignais les chiffres que me donneraient la montre, alors autant m’en départir et y aller sans avoir à affronter un résultat que j’envisageais décevant de prime abord.
Alors, fort de ma décision et rassuré dans ma capacité de retrouver le juste plaisir de courir libéré, je me lance sur le circuit tant de fois sillonné. Ça m’a pris quelques minutes, enfin selon mon appréciation interne, disons qu’en connaissant le parcours, mes repères ne pouvant mentir, j’avais quand même une idée d’où j’en étais rendu. Le plaisir est enfin venu, lorsque je me suis mis à faire des petits ajustements respiratoires, de foulées et de rythme, juste pour sentir que j’avais le plein contrôle sur ma course et que, finalement, rien de ce que je craignais ne se pointait à l’horizon.
Pas une fois n’ai-je penser à m’arrêter, à devoir puiser dans mes réserves pour finir cette course, tout de même rapide, selon mon estimation. Évidemment, le petit mensonge étant que je ne pouvais en aucun cas vérifier mon résultat. Pourtant, la satisfaction n’en a pas souffert, au contraire. Je me promets de remettre ça plus qu’à l’occasion, car ce que j’ai retrouvé dans cette expérience, c’est le vrai coureur en moi et j’en ai été pleinement satisfait.
Yves Daigneault
y.daigneault@videotron.ca
Pour Courir.org


