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Ces mille pas par Laurianne Roberge

Dérailler

Parfois, j’ai l’impression de vivre dans un monde parallèle. Pas que ce soit mauvais, nécessairement.

Vois-tu, j’ai 20 ans. (Ok, j’ai menti, ma fête est en mai, alors techniquement, j’en ai encore 19. Mais bon.)

On recommence.

Vois-tu, j’ai 19 ans. Je vais à l’université, j’ai un emploi à temps partiel, un copain, une famille que j’aime, 2 chiens, bref, je mène une vie normale. Jusqu’ici tout va.

Ici commence la différence, celle qui me mène sur des rails divergents.

Vois-tu, j’ai 19 ans et j’ai couru 3 marathons. Le 4e est dans quelques semaines. J’ai un 50 km en montagne en juin et un 80 km en septembre. L’an prochain, j’ai un 100 km en vue.

Et les gens ne comprennent pas. Mes parents l’acceptent, mais je suis certaine qu’au fond, ils ne comprennent pas. Les gens ne saisissent pas pourquoi je m’entête à me lever à 5h du lundi au samedi pour m’entraîner au lieu de dormir comme n’importe qui le ferait. Pourquoi je sacrifie mon confort au profit d’une paire de souliers et de rues désertes. Ils ne saisissent pas ce qui m’amène à bouffer des kilomètres jusqu’à en être repue et à toujours continuer, inlassable.

«OK, mais si tu aimes courir, pourquoi tu n’fais pas des demis? Ça te prendrait moins de temps, tu pourrais faire d’autres trucs, non?» (Cheminement mental classique d’une personne typique)

Non. C’est difficile d’expliquer que faire des demis ou des 10 ou des 5 pour moi, ce n’est pas assez. Comment justifier, à toi, internaute rationnel, que courir 1h45 en continu, c’est trop court et que ça ne me rassasie pas? Et je comprends l’incompréhension inscrite sur ton visage! Parce que la course, au final, c’est si élémentaire, n’est-ce pas? Poser un fichu pied devant l’autre et regarder devant soi. Comment cette activité d’une simplicité désarmante peut-elle arriver à me combler semaine après semaine?

Maintenant, les remarques d’incompréhension me glissent sur le dos. Je les essuie d’un regard libertin et d’un petit rire sympathique empli de «je-m’en-foutisme», comme on ignore le klaxon du conducteur de train qui s’en vient à sens inverse dans le rail voisin alors qu’on file à pleine vitesse vers la destination opposée.

Tout ça fait que, parfois, j’ai l’impression de vivre dans un monde parallèle. Un monde où je parle un langage différent pour lequel il n’existe pas d’interprète; un monde dans lequel je vois la vie en coloris distincts, hétéroclites; un monde qui ne rentre pas dans le moule à muffin où les gens semblent y trouver leur compte, mais dans lequel je m’efface et disparais, disparate et grisée.

Parfois, j’ai l’impression de vivre dans un monde parallèle. Pas que ce soit mauvais, nécessairement.

C’est juste qu’à l’occasion, ça rend les choses plus compliquées.
Laurianne Roberge pour Courir.org
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