Montagne russe
Je suis au parc de la Cité, à Longueuil, un endroit qui se veut relativement achalandé. Cependant, le matin y est frais et incertain, et on annonce une pluie torrentielle, réduisant grandement la quantité d’adeptes de plein air urbain qui s’agglomèrent en son sein. C’est la première fois que je m’y aventure, et après environ 45 minutes de course, je m’approche d’un sentier qui se sépare en deux: l’un descend assez abruptement et s’approche du lac pour remonter aussitôt, tandis que l’autre va, stoïque et droit, jusqu’au sentier qui lui est perpendiculaire. Me nourrissant de côtes imparfaites, je décide évidemment d’emprunter le sentier en montagne russe.
Dans ma folle descente, j’aperçois un homme, un très vieil homme. Probablement nonagénaire. Même centenaire. Il est dans la montée de cette fichue côte asphaltée et chaque pas est pesé, mesuré, hésité. Un pied est manifestement orienté vers l’extérieur et le poids de son corps se porte sur la gauche, tout comme sa canne invisible. Et en un coup de vent, je le dépasse.
Je le dépasse, et je commence à réfléchir. Je me mets dans sa tête. À quoi penserais-je si je me faisais dépasser par une jeune gazelle insouciante, une coureuse dans la fleur de l’âge qui enchaîne une cadence soutenue dans des côtes inégales? Je m’imagine, m’infiltre dans sa peau, en train de combattre la pente asphaltée. Je m’imagine peiner à mettre un pied devant l’autre sans me désarticuler, à grimper cette fichue colline artificiellement construite, lentement, pour ne pas me défoncer les poumons, me débrancher le coeur ou m’oxido-réduire les muscles, mécaniquement programmés à la défaillance.
Serais-je jalouse? Envieuse? Nostalgique? Oui, certainement.
Mes yeux s’emplissent d’eau à l’idée qu’un jour, je devrai probablement renoncer à la course à pied. Je sais, je sais que je ne devrais pas penser à quelque chose comme ça. Mais voir cet homme éprouver des difficultés à simplement marcher me fait voir à quel point j’ai de la chance de profiter de ma jeunesse, de ma fougue et de mon insouciance pour courir à tout rompre. Ne pas courir, en fait, ne plus pouvoir courir, en sachant qu’autrefois j’en étais capable… Cette seule idée me scie en deux. Ce serait littéralement une partie de mon être qui serait arrachée. Une partie de mon être qui deviendrait flétrie, annihilée.
Cette banale sortie matinale dans ce parc public s’est rapidement transformée en réflexion troublante sur l’importance de la course dans ma vie, et sur la tournure que prendrait celle-ci sans la course. Me mouvoir, parcourir des distances, gober des kilomètres, voir des paysages, découvrir des lieux inédits, inaccessibles, m’épuiser, m’enrager, m’envoler.
Oui, m’envoler. Ne plus pouvoir courir, ce serait me couper les ailes. Alors tant qu’elles me porteront, je les déploierai. Et le ferai pour ceux qui ne le peuvent plus.
Laurianne Roberge pour Courir.org
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