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Le matin du 22 janvier 2006, en bordure du Mississipi, je me préparais tranquillement à courir 30 km sur la levée avec une troupe de joyeux lurons de mon espèce. Il semblait alors difficile de croire que la pluie ne serait pas de la partie. Peu importe, il y avait du monde là et nul ne semblait dérangé dans son rituel d’avant-course. Les uns racontaient leur semaine pendant que les autres s’étiraient et se réchauffaient doucement. Les hauts parleurs annonçaient quelque chose qui se perdait dans les murmures de la foule. Pour
ma part, je me rappelais l’entraînement et les objectifs que
j’avais établis pour l’événement. Prêt
pour un temps record, mais aussi pour une performance légèrement
supérieure à caille de l’an passé. Tranquillement,
les participants se dirigèrent vers le sommet de la levée,
presque invisible, à cause du brouillard épais. Il faut savoir que courir sur la levée est déjà un défi en soi, peu importe la distance ou la météo parce qu’il n’y a pas grand-chose pour vous distraire de la fatigue physique. D’un côté, quelques commerces fermés et beaucoup de petites rues résidentielles,en plus d’une petite écurie quelque part dans le milieu de tout ça. Et de l’autre, le Mississipi. Il m’a toujours semblé que les coureurs s’y distançaient aussi davantage qu’ailleurs sur les longues distances. En effet, je me suis souvent retrouvé seul entre deux coureurs, loin derrière et loin devant. Toutefois, ce matin-là, j’avais le sourire et rien ne semblait vouloir changer ça. J’avais bien choisi ma musique et chaque chanson sur mon lecteur me dictait la cadence à suivre. Là, entre deux nuages et sans me soucier du ciel qui menaçait de me tomber sur la tête, j’étais un homme heureux. J’avais tout ce que je voulais : il faisait frais, je faisais ce que j’aimais avec un certain succès, la vue était même agréable à l’occasion (les coureuses!). Je ne pensais pas au travail ou à mes obligations. D’une certaine façon, j’avais laissé le reste du monde dans un nuage sous le pont de Destrehan, en bordure de la Nouvelle-Orléans. Étrangement, il n’y avait même rien pour me rappeler que je filais à travers une zone sinistrée. Sentiment étrange et agréable à la fois que de me sentir si seul et en paix, presque en méditation. Là, alors que les miles défilaient de plus en plus vite et que la course tirait à sa fin, j’aperçus une amie, qui avait décidé de donner de son temps pour la course, me tendre un petit gobelet d’eau. Filant déjà à toute allure vers la fin de mon périple, j’attrapai mon dernier ravitaillement et trouvai l’énergie pour accéler un peu plus; mais je constatais aussi qu’une partie de moi ne voulait pas que cette course se termine. Ayant parcouru la distance une fois par année pendant cinq ans, je réalisais à quel point j’avais progressé. Aperçevant la ligne d’arrivée et le temps (mission accomplie!) je me rappelai mes premières longues distances : l’agonie et la solitude des derniers miles, même la pluie qui s’en était mêlée quelques fois, pour rajouter au plaisir. Après la course, sur un nuage, je fis un rêve éveillé : un second marathon. Pour la première fois en deux ans, je me sentais capable de relever le défi et même faire mieux cette fois-ci. Plus tard, j’ai pensé au marathon de Montréal. Je rêve maintenant de cette belle course dans les rues où j’ai grandi. Je me souviens aussi d’y avoir été un tout jeune spectateur perdu dans la foule, essayant de voir les coureurs. Peut-être même que c’est là que tout a commencé pour moi, en fin de compte, tranquillement... Richard Strasbourg Collaborateur spécial pour Courir à Montréal
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