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Le marathon de mes 40 ans cinquième partie
Il faut vite que je revienne à une stratégie de course qui me fera durer et endurer les prochains 21 kilomètres qui seront encore plus durs que les premiers. Heureusement que je retrouve de jolis paysages, à commencer par le parc Angrignon que je crois n’avoir jamais visité auparavant. Ses paysages romantiques me font penser à certaines peintures de Monet où l’on voit des mares de nénuphars enjambées par de jolis ponts piétonniers. Par contre, à cette heure-là, entre 10h00 et 10h30, sur ces grandes allées asphaltées, la chaleur commence à nous envahir. De plus, après cette « balade » dans le parc, on retrouve les quartiers industriels qui longent l’autoroute puis le canal Lachine. Je comprends que les organisateurs veuillent nous faire passer par ces endroits peu occupés afin de minimiser l’impact sur le trafic urbain avec toutes ces rues bloquées, mais les rives du canal Lachine ne sont vraiment pas très jolies. Heureusement, vers le 34e kilomètre, nous passons par le Marché Atwater et nous revenons vers le Vieux Port. Pendant la première partie de la course, je notais dans les documents parlant de stratégies qu’il ne fallait pas hésiter à se faire des compagnons de course afin de se distraire et, peut-être, de détourner notre attention. Je me souviens de certains de mes compagnons. Il y a eu Pierre de Québec que j’ai rejoint quelque peu avant la mi-course. Nous avons croisé la mi-course ensemble. Pierre était super décontracté et cela se voyait. Il en était à son deuxième marathon en deux semaines! Il cherchait à retrouver ses amis de Montréal qui étaient venus l’encourager. C’est ainsi que parfois, il arrêtait carrément pour les chercher dans la foule puis il repartait pour me rattraper sans effort. Je me souviens qu’à l’arrivée il m’avait félicité et que moi j’ai dû prendre plusieurs secondes avant de reprendre mes esprits et de le reconnaître. Il y avait aussi Lise de Québec qui avait couru le marathon à Québec l’année précédente. Elle faisait partie du peloton du lapin 4h et elle se promettait de bien le finir en moins de ça. Elle m’a dépassé vers le Marché Atwater, à dix kilomètres de l’arrivée et elle a certainement terminé en deçà de son objectif. Il y avait aussi celui que j’ai surnommé le « crampé-massé ». Quelque part aux alentours du 32e kilomètre, il arrêtait sous l’emprise d’une crampe pour se masser et pour repartir de plus belle. À chaque arrêt, je me rapprochais de lui puis à chaque relance il s’éloignait à plein régime. Je pensais bien qu’il devrait reprendre un rythme plus à la mesure de son épuisement, mais non, c’est toujours le même manège qui se répétait. Enfin, sur la rue de la Commune qui longe le Vieux-Port, vers le 37e kilomètre, il y a des motos de police qui, sirènes et gyrophares battants, s’amènent dernières nous afin d’ouvrir la voie aux coureurs élites du dix-kilomètres. Je vois ces trois « gazelles » noires aux longues jambes nous dépasser à toute allure. Peut-être ces coureurs étaient-ils dans les alentours des 30 Km/h! C’est au 30e kilomètre que l’on frappe le mur. En effet, c’est là que j’ai remarqué que je n’avais plus la même vitesse et la même force dans mes jambes. Mais toujours pas de lapin 4h dans mon « rétroviseur ». Comme je le mentionnais, j’avais changé ma stratégie pour les derniers 10 kilomètres afin de les segmenter en cinq fois deux. Il s’agissait là certes de la meilleure décision de ma course. Il était pour moi facile de voir l’échéance de ces portions de deux kilomètres que je divisais une fois de plus en deux afin d’en réduire encore la difficulté. Un peu comme lorsqu’on nourrit un jeune enfant, avec une « bouchée pour papa » et une « bouchée pour maman », j’avais des dédicaces pour chacun de ces segments.
À chaque kilomètre tout au long du parcours il y avait des bornes qui ressemblent à ces arrêts temporaires d’autobus. À chacun, je m’assurais de les toucher, peut-être par superstition, un peu comme un gardien au hockey va frapper ses poteaux de son bâton à chaque début et fin de période. Dans les 10 derniers kilomètres, je m’assurais encore plus de ne pas les manquer. Fait bizarre, je n’ai pu retrouver la borne marquant le milieu de mes kilomètres Charlotte – je me suis dit que cela allait me porter chance, car c’est tout comme si ma course venait de raccourcir de 1,000 mètres. Au 38e kilomètre, depuis de la Commune dans le Vieux Montréal on tourne à gauche pour monter la rue Saint-Laurent. Et voilà que dans ma jambe droite je ressens une première crampe. Heureusement qu’elle partit aussi vite qu’elle arriva. Une chance aussi que je n’avais pas vu le lapin en tournant le coin même si j’avais ralenti ma cadence depuis quelques kilomètres déjà. Tout au long des mois précédant le marathon, j’avais installé le parcours du marathon sur mon fonds d’écran d’ordinateur. Ainsi, je savais très bien qu’au 40e kilomètre la côte Berri guettait mon arrivée. C’est l’une des côtes les plus impressionnantes de Montréal avec une ascension de 30 mètres sur moins de 500 mètres. Chaque jour de mon retour de bureau à vélo je devais la monter et chaque fois je savais qu’elle me ferait suer et qu’elle risquait d’être ma défaite. J’avais donc décidé depuis fort longtemps que ma stratégie de course serait de simplement marcher cette côte et de ne pas me battre. Ma mère me dit toujours d’ailleurs de « choisir ses batailles ». Mais dans cette côte, j’ai ressenti une seconde crampe au mollet droit encore plus forte que la première. Pis encore, ne voila-t-il pas que de nulle part le lapin me rattrape. Fatigué, crampé et dépassé, comment pourrais-je maintenant atteindre mon objectif, voire même simplement finir ma course? L’euphorie de la mi-course était déjà bien lointaine. Au 41e kilomètre, après ce qui devait être mon Waterloo, je retrouve le parc Lafontaine que je connais si bien. Ce contact eut pour effet de redoubler mes ardeurs, car je savais exactement combien d’enjambées j’avais à faire. Je crois en avoir compté 500 lors de mon entraînement. Quel que soit ce nombre, je savais le fil d’arrivée proche. À ce stage, nous n’étions que deux coureurs à faire partie du « peloton » avec le lapin que j’avais rattrapé. Alors que celui-ci encourage la coureuse qui m’accompagnait à faire un « sprint » vers la fin (toute proportion gardée évidemment) voilà que je sens dans mon mollet droit une énorme crampe comme jamais je n’avais ressenti auparavant. Cette crampe était tellement importante que le muscle de ma jambe, au lieu d’être bombé vers l’extérieur, était devenu concave et courbé vers l’intérieur! Une vue horrifiante! J’ai dû cesser de courir et me tasser sur le bord du parcours pour me masser. Même si j’ai pu retrouver la forme normale de mon muscle, je n’avais plus la force de mettre mon poids sur cette jambe et de me propulser. J’étais si proche d’un but, qui pourtant il y a plusieurs mois me semblait inatteignable. À moins de 1,000 mètres. Voyant le lapin continuer son chemin et me devancer à nouveau, je me suis dit que je ne pouvais pas arrêter si proche et que, coûte que coûte, j’allais continuer quitte à boiter jusqu’au fil s’il le fallait. Mon quatre heures était là, bien réel, devant moi. J’y touchais, mais je devais encore le saisir. Heureusement pour moi que le lapin avait une minute ou deux d’avance sur son objectif et qu’il avait ralenti son rythme. Àdroite
sur Rachel. 42e kilomètre, la foule est maintenant très
dense. Dernière borne que je n’ai pas manqué de toucher
pour tout l’or du monde. Puis à droite encore sur Calixa-Lavallée
dans le parc. Sur ma droite voilà mon comité d’accueil,
mon fan-club : Charlotte, Sylvie, Nicole ma mère et Raymonde, sa
meilleure amie. Je suis tellement épuisé que je n’ai
même plus la force de leur sourire, ou à peine . Pendant toutes ces heures d’entraînement, je m’imaginais atteindre cet objectif et croiser le fil d’arrivée triomphant, la main droite en l’air avec quatre doigts bien en vue pour marquer le temps, un peu comme Ben Johnson fit avec son index levé en 1988 aux Olympiques de Séoul alors qu’il croisa le fil d’arrivée premier avant d’être déchu pour usage de stéroïdes. Mais j’étais bien trop fatigué, épuisé, pour faire appel à un autre muscle de mon corps. Ou peut-être simplement mon cerveau était-il trop concentré à propulser tout mon corps qui ne voulait plus avancer. Épuisé et vidé au fil d’arrivée, un bénévole me demande si je me porte bien. Cette fois-ci, contrairement à la fois où j’ai pris l’avion quelques jours après mon accident, je n’ai pas hésité à réclamer un fauteuil roulant. Épuisé, certes, mais tellement fier. Il est difficile de décrire ce sentiment. Il est toutefois si fort qu’il prend le dessus sur toute la fatigue et la douleur que j'ai ressentie a cet instant. Près d’un an plus tard, au moment où j’écris ces lignes, je sens encore en moi monter ce sentiment. C’est un moment de ma vie qui sera inoubliable. À peine avais-je reçu ma médaille des organisateurs que ma fiancée et mon comité d’accueil sont là se frayant un passage dans la foule. J’ai bien lu aussi dans leurs visages la fierté qu’elles avaient toutes à voir que j’avais complété mon marathon. Sylvie avait bien sûr remarqué que je l’avais terminé à l’intérieur de mon temps inespéré. Accolades, félicitations et surtout, bien des pleurs de tous, y compris moi-même, sous le poids de l’émotion. C’est toutefois par la suite que Sylvie et ma mère m’avouèrent la crainte qu’elles ont eue de me voir en fauteuil. Certainement pensèrent-elles que j’étais blessé gravement? La première question que j’ai posée était de savoir si elles avaient vu mon père Claude et Ginette sa conjointe. J’ai appris plus tard qu’ils ont eu bien de la difficulté à se garer avec toute cette foule à l’arrivée. La deuxième question fut de savoir pourquoi elles n’avaient pas agité les « pompons » de majorettes qu’elles avaient achetés la veille au magasin du coin. J’ai su que, un peu comme moi, elles étaient bien trop prises par l’émotion pour penser à autre chose.
Le mois prochain, la sixième partie "La réception & l'épilogue" Maxime Gousse pour Courir.org
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