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Le marathon de mes 40 ans quatrième partie
Je m’habille donc ce matin là avec meilleurs shorts, mon nouveau t-shirt de joggeur et un foulard jaune-serin lequel je réservais justement pour l’occasion. Je mets mes survêtements pour me garder au chaud jusqu’au moment où Sylvie me déposera au pied du pont puis en enfilant mes souliers, malheur, je constate que la doublure intérieure du talon droit est percée. Je crains un instant que cette déformation frotte sur mon talon, créant ainsi une ampoule et ruinant toutes mes chances de finir la course. Heureusement pour moi qu’il n’en sera pas ainsi. Toute la petite famille, mon comité de départ, était là. Sylvie, qui revenait du mariage d’un couple d’amis et qui s’était couchée bien tard le samedi, m’a reconduit au pied du pont dans les rues désertes d’un dimanche matin alors que la plupart des gens dorment encore. Déjà, plusieurs rues étaient barrées en prévision de la course. Sylvie m’a déposé au coin de Sainte-Catherine et Papineau. J’avais encore une bonne marche à faire pour rejoindre le tablier du pont Jacques-Cartier où se donnait le départ. Près de 30 minutes de marche qui furent un bon exercice d’étirement avant la course. Sur le site Internet officiel du Marathon , j’avais lu qu’il y aurait des « lapins de course ». Il s’agit de coureurs expérimentés qui sont engagés pour courir dans un temps prescrit. Il y avait des coureurs pour ceux dont l’objectif était de terminer dans un temps de trois heures à cinq heures, par intervalle de 30 minutes. Chacun d’eux avait à la taille un cordon retenant un énorme ballon jaune gonflé à l’hélium qui flottait au-dessus de leurs têtes. Les lapins étaient ainsi faciles à repérer au départ, mais aussi tout au long de la course si jamais on devait les suivre de loin.
J’avais retrouvé le mien : Monsieur quatre heures. Il était en fait juste à côté de moi dans la foule. Il avait l’air d’un « vrai », d’un naturel. Pas trop grand, cheveux grisonnants, dans la quarantaine. Il avait tout le type d’un Maghrébin, né pour cette course où les grands Olympiens sont pour la plupart venus du continent africain. Comme je le mentionnais, je m’étais conditionné pendant mes entraînements à prendre mon rythme de croisière vers le sixième ou septième kilomètre. Je lui ai donc demandé quand prenait-il son rythme de course? Il m’a répondu que dès le début il allait courir à son rythme et qu’il n’avait pas besoin « d’accélérer » plus tard. À ce moment, je me suis mis à douter de mon objectif de quatre heures. Puis, histoire de mettre un peu plus de pression, voilà que les organisateurs annoncent un risque de chaleur modérée pendant la course avec la recommandation de boire beaucoup d’eau. Et pan! Voici le départ. Les coureurs s’élancent tous groupés, tous prudents afin de ne pas empiéter sur le talon du concurrent qui le précède dans ce peloton très dense. Avant de partir, j’ai dû boire près de deux litres de boisson Gatorade. Rendu sur le pont, quelques minutes avant le départ, voilà que la vessie commence à se remplir. Que faire? Si à Rome, il faut faire comme les Romains, à Marathon faut-il faire comme les marathoniens? C’est là qu’on est heureux d’être un homme pour faciliter la « chose ». Et hop, derrière le buisson comme d’ailleurs la plupart des autres coureurs mâles. Malgré les litres d’eau que j’ai dû boire ce jour-là, ce fut la seule fois où j’ai dû uriner, le reste des liquides que j’ingurgitais s’est simplement évaporé par transpiration. Et les femmes? Et bien, j’en ai vu une faire ce qu’elle devait faire derrière un muret de sécurité du circuit de Formule Un Gilles-Villeneuve! Avec cet arrêt « au puits », pour reprendre l’expression de la F1, j’avais perdu le contact avec le groupe du « lapin quatre heures ». Je savais toutefois que la course était longue et je me rappelais mon objectif premier : finir la course. Cet arrêt m’avait au moins permis de sortir de la masse dense des coureurs. Cette sortie du groupe m’a permis de prendre mon rythme et de tout de suite me mettre dans « l’ambiance touristique » qui était recommandée dans les guides de stratégie de course que j’avais consultés. Les premiers sites que je « visitais » furent parmi les plus beaux. L’île Sainte-Hélène est un site naturel souvent oublié par les Montréalais. Pourtant, elle regorge de verdure à visiter. J’ai aussi bien aimé voir dès les premiers kilomètres l’envers du décor du parc d’attractions La Ronde en passant derrière Le Monstre, ces grandes montagnes russes. Plus tard, nous croisons les grands bassins olympiques d’aviron où encore quelques compétitions se déroulent chaque année. Enfin, on court sur le circuit de Formule Un Gilles-Villeneuve. D’abord, nous empruntons la ligne des puits. Les garages fermés, sans activité, donnent un peu une allure de village fantôme abandonné après la fermeture de la mine rendue improductive. On sort de la ligne des puits pour prendre la célèbre chicane formée des esses de Senna. L’envie est forte de chevaucher les « vibreurs » comme le font les pilotes de F1, mais je me ravise de peur de me tordre une cheville sur cette surface inégale. Au dixième kilomètre, on quitte l’île Notre-Dame pour prendre le pont de La Concorde avec une vue imprenable sur le cœur de Montréal. Ce centre-ville encore bien loin et duquel nous devons nous éloigner avant de le rejoindre puis de le dépasser bien plus tard aux alentours du 30e kilomètre. À la sortie du pont, on prend le boulevard sur lequel se trouvent les prestigieux Habitats 67. Là ce n’est pas tant ces appartements de luxe à l’architecture si moderne encore aujourd’hui qui m’intéressent, mais bel et bien le fait que le ballon jaune du lapin est en vue, là-bas à quelque 300 mètres de moi. Et je vois bien que sans forcer mon rythme, tranquillement je rattrape le peloton et je rétablis le contact exactement à la hauteur du complexe résidentiel. C’est à ce moment dans la course que pour la première fois je sens que je pourrai atteindre mon objectif inavouable. Peut-être avais-je une chance de finir en quatre heures! Dès ce point, la course prend une autre tournure, à plusieurs niveaux. Premièrement, fini les beaux sites des îles, nous voilà dans le quartier industriel du Vieux-Port de Montréal, quartier que nous devrons d’ailleurs recroiser au retour en longeant le canal Lachine. Mais aussi, c’est à ce point sur le trajet où les demi-marathoniens et nous-mêmes partons chacun sur nos chemins respectifs : eux tournent à droite et nous, à gauche, nous éloignant ainsi encore plus du centre-ville. C’est là que je réalise que la course sera longue, très longue. Si, comme moi, vous avez déjà regardé une compétition sportive de haut niveau, vous aurez certes remarqué que les athlètes s’abreuvent énormément, mais qu’ils ne semblent jamais finir leur bouteille d’eau. En effet, et cela m’a toujours fasciné, on les voit jeter leurs bouteilles à moitié pleines sur le bord de leur trajet. Enfin, moi aussi, je pouvais faire comme les « pros ». Prendre une bouteille au vol de la part des nombreux bénévoles positionnés tout au long du parcours. Boire quelques gorgées. S’asperger le corps pour se refroidir. Puis, le moment des « vrais » : lancer la bouteille encore à moitié pleine sur le bord du chemin d’un geste nonchalant mais ferme à la fois comme si nous l’avions déjà répété des milliers de fois auparavant. Tout au long du parcours, les bénévoles nous offraient également des quartiers d’orange bien juteuse, des éponges lourdes d’eau et des gels d’énergie pour nous permettre de continuer. Je m’étais déjà équipé de deux de ces paquets, mais je suis fort heureux d’en avoir reçu en supplément. Je crois que sans ces calories et ces glucides additionnels j’aurais manqué de force. Le mois prochain, la cinquième partie "La seconde moitié de course" Maxime Gousse pour Courir.org
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