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Marathon de Venise

Courir Venise... 24 Octobre 2004 par Chantal Bourgault

Peut-être en doutez-vous… À moins de courir sur l’eau (il y a longtemps que ça ne s’est pas vu!), il est difficile de s’imaginer que l’on puisse courir un marathon à Venise … Et… non, il ne s’agit pas de Venise en Québec mais bien de Venise en Italie : la Venise, la « belle », objet des rêves et fantasmes de tout un chacun. Venise est la ville des amoureux, des gondoles (à 100 euros/heure!), là où les « Monsieur et Madame tout l’monde » doivent se contenter, moyens financiers obligent, de faire du lèche-vitrine avec envie chez les Gucci, Armani, Cartier et autres grands noms de la mode qui s’y côtoient. Là où le touriste erre sans fin (car on s’y perd à rien!) dans la labyrinthique ville parsemée d’une eau verte et... pas du tout limpide!

J’étais donc à Venise par affaire le 24 octobre dernier, jour du marathon. Un peu à la dernière minute, je décide de m’y inscrire, sachant fort bien qu’il me manquerait quelques semaines d’entraînement spécifique pour parvenir aux résultats escomptés. En seconde édition pour moi, l’expérience fut à la fois mémorable et légèrement décevante (Ah! Ces objectifs personnels...), avec son parcours charmant et une ambiance des plus enivrantes! Je vous en présente donc un court récit personnel : le point de vue du coureur bien entendu.

Le Marathon de Venise (www.venicemarathon.it) en est cette année à sa 19ème édition, attirant bon an mal an quelque 6000 coureurs : 4,487 hommes et 639 femmes y ont franchi le fil d’arrivée en 2004. Fréquenté en majorité par des Italiens et Européens mais également, par quelques Américains. J’y ai également compté cette année quelque 4 ou 5 canadiens, dont entre autres, un charmant couple de franco-ontariens, courant à deux comme une seule âme pour une grande cause qui leur est chère… (« vous avez toute mon admiration chers Fortin! Mon petit défi personnel me semble bien futile en comparaison du vôtre, croyez-moi... »).

De parcours essentiellement rectiligne entre Strà et Venise, le Marathon de Venise est accueillant, d’apparence peu compétitive (bon, il est vrai que je ne me trouvais pas en tête de peloton…) et de parcours techniquement facile (vous comprendrez toute la subtilité cachée derrière le terme « facile »... c’est un marathon quand même, pas un brunch du dimanche matin!!!). Peu de dénivelé (« plat comme une crêpe », dit-on dans la description officielle), protégé des vents par une barrière d’arbres longeant la rivière, et en très grande partie sur surface asphaltée. Bref, un marathon pour lorgner de près de pittoresques petites villes italiennes ou pour effectuer son record personnel selon les priorités de chacun!.

De Venise (ou de Mestre, reliée à Venise par le Pont de la Liberté), une navette transporte les coureurs tôt le matin vers Strà, petit village situé à quelques kilomètres à l’est de Padova et à environ 35 kilomètres de Venise. Une heure avant le départ, tous les coureurs doivent avoir déposé leurs effets personnels dans de grands véhicules de transport qui les transporteront au fil d’arrivée. À ce moment, l’attente est longue, l’ambiance fébrile, les hélicos survolent le site et les toilettes bleues (elles ne sont pas bleues en Italie mais grises, soit dit en passant, et bien équipée d’eau « courante ») sont très lourdement achalandées!!! La température y est assez confortable : environ 8 degrés Celsius au départ de l’épreuve, peu de vent, la même grisaille dont j’ai été témoin tous les jours vécus à Venise, avec un taux d’humidité extrêmement élevé. Les choix vestimentaires y sont donc faciles : cuissard court, camisole, casquette en cas de pluie et léger « par-dessus » (en l’occurrence un vieux t-shirt) dont je me débarrasse rapidement après le départ.

Après le coup de départ à 9:20 AM, heure locale (j’y ressens quand même un léger handicap : mon corps nord-américain se comporte, lui, comme s’il était 3:20 AM – soit en pleine nuit!), les coureurs débutent la course en longeant la Riviera del Brenta, petite rivière à flot tranquille recouverte au petit matin d’une fine couche de brume, lui donnant un petit air des plus mystérieux. Le site est joli, la rivière, un peu timide et habitée par des familles de canards qui cherchent à se dissimuler derrière un rideau de magnifiques saules pleureurs. Tout le long d’un début de parcours rectiligne (pas de boucle au Marathon de Venise, un net avantage en ce qui me concerne), les badauds encouragent les coureurs avec sympathie et enthousiasme à coups de Bravo et de Bravi. Tous les 3-4 kilomètres, des musiciens créent une ambiance animée et rassemblent une population locale emballée, de Fiesso d'Artico à Dolo, puis Mira (au kilomètre 10). J’arrive près de Marghera pour le fameux demi : à 01 :52 :11, j’ai une légère avance sur mon objectif, ce qui me rassure. Le peloton se dirige ensuite en direction du centre de Mestre (kilomètre 25) où le paysage change alors du tout au tout pour les 5 kilomètres en pleine ville à venir. Là encore, la route est parsemée de supporteurs, curieux, amis et familles des « victimes ». Il fait toujours bon courir en dépit de l’humidité un peu lourde qui commence à peser et mon chrono m’indique que je respecte toujours mon plan de match : une moyenne de 5 :20 au kilo, pour un temps visé de 03 :45 :00.

De Mestre prend naissance le fameux Ponte della Libertà (« Pont de la Liberté »), là où la psychologie du coureur en prend pour son rhume : le nez dans les tuyaux d’échappement des trop nombreuses voitures à touristes s’engouffrant dans Venise (les résidents « locaux » savent bien qu’on ne se rend pas à Venise en voiture...), les genoux qui flanchent (« je n’ai pourtant jamais eu mal à ce genou auparavant... »), les grandes remises en question (« non mais qu’est-ce que je fais ici???? »), les « j’aurai donc dû » (apporter un autre gel, m’entraîner davantage) et « j’aurais peut-être pas dû » (courir ce marathon!!!)…

Le Pont de la Liberté pour le touriste est celui qui relie la terre ferme à la cité de Venise, ceinturée d’eau, une fenêtre vers les premiers clochers qui définissent la ville à l’horizon. Pour le coureur de marathon, c’est un point qui débute avec une longue montée, là où je me paie un premier gel : du glucose à l’état pur pour traiter des jambes de plus en plus lourdes et un esprit qui commence à défaillir. Le Pont de la Liberté, c’est là où curieusement, les kilomètres s’allongent indéfiniment, là où un vent de face vient nous mettre au défi, là où personnellement, je me cherche désespérément une paire de mollets droit devant, à ne pas perdre des yeux. C’est également l’endroit où certains accélèrent (pour que ça se termine au plus vite!!!) alors que d’autres sont tentés, sinon forcés, d’abandonner. Au beau milieu du pont, mon genou droit crie à l’aide et je dois compenser en boitant un peu. Je m’arrête pour étirer mon dos qui commence à fatiguer. Trop près de la fin pour abandonner. Ce ne serait pas moi de toute façon. J’atteins le kilomètre 35 avec un retard qui m’inquiète un peu et que je ne reprendrai pas : 03 :09 :05 (temps ciblé : 03 :06 :40), je passe d’une moyenne de 5 :20 à 5 :40. Je sens que mon objectif n’est plus possible.

À la sortie du pont, on amorce une petite randonnée dans le port pour une distance d’environ 1 kilomètre : c’est le moment où l’on se sent très près du fil d’arrivée alors qu’on n’y est pas encore, celui où le bruit des pas sur le sol est amplifié, celui où le coureur se perd en grands dialogues : dans sa tête ou à haute voix, dans son cœur, dans son corps qui connaît dorénavant la souffrance, envers et contre tout. Les supporteurs virtuels, nombreux et combien précieux, nous envoient des ondes positives bien reçues. Car il ne reste que quelques-uns de ces kilos qui n’en finissent plus de défiler... Ces derniers 4.5 kilomètres dans Venise, ce sont assurément les plus beaux, les plus excitants, mais les plus difficiles. Les kilomètres les plus féeriques, le long du Canal Giudecca d’abord, puis la traversée du Grand Canal sur ponton temporaire (marathon oblige puisqu’il n’y a pas de traversée possible à cet endroit habituellement).

Il y a 13 ponts à traverser dans le cadre du Marathon de Venise. Considérez pour chacun, l’équivalent d’une dizaine de marches à franchir –i.e. monter et redescendre-, recouvertes pour l’occasion de planches de bois visant à adoucir le choc : « Aouch mes genoux! ». On y rencontre également une surface de briques extrêmement inégale par endroits, alors que l’on arrive maintenant à peine à lever les pieds. Le chemin se poursuit par un passage souvent trop étroit pour dépasser les courageux qui, incapables de poursuivre à la course, doivent couvrir les derniers kilomètres à la marche... À ce point, et malgré une diminution de la cadence, je double allègrement les coureurs, puisant dans des énergies dont j’ignorais l’existence. Mon esprit commande à mes jambes d’accélérer, il me convainc même que j’ai effectivement pris de la vitesse. Malheureusement, mon chrono me démontrera le contraire. Je ne prend plus mes « laps » : mon seul objectif est de TERMINER.

En jetant une coup d’œil furtif sur ma gauche, j’aperçois la Piazza San Marco, l’une des plus célèbres (et plus fréquentées –par les touristes ET les pigeons!) places de ce monde, que près d’un kilomètre sépare de l’arrivée. A ce stade, je n’entends plus rien : ni le souffle saccadé des coureurs, ni le tambourinement des pas maintenant feutrés sur le sol. Seuls les encouragements d’une foule anonyme attire mon attention et de plus en plus près, le spectre du fil d’arrivée à Riva dei Sette Martiri.

Et… « c’est le but »!!! L’épreuve est enfin complétée et l’objectif personnel, raté de quelques minutes, n’est que partie remise! Petites déceptions pour certains, grandes satisfactions pour d’autres. Tous ressentent cependant une grande, très grande fierté. Celle d’avoir COMPLÉTÉ, ce marathon. Car courir un marathon, c’est d’abord et avant tout défier ses propres peurs et confronter le pire des adversaires : SOI-MÊME. Épuisée, mi-heureuse, mi-déçue, je me prends déjà à planifier le prochain (Boston, pour lequel je me suis une seconde fois, qualifiée)!!!

Sans être un incontournable, le Marathon de Venise est une extraordinaire expérience. À vivre si l’on peut se le permettre. Après Québec (toujours mon premier choix, grand fleuve oblige) et Ottawa (mon personal best), Venise a été sans contredit, un grand moment dans ma vie de coureuse.

(Un gros merci à tous qui m’ont nourrie de leurs encouragements et m’ont accompagnée dans cette course en solitaire : mes filles, la gang de Jog-O-Max, du bureau, du CAPN, Alain et bien entendu, les membres de ma famille).

Chantal Bourgault pour Courir.org

 


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